← Retour aux articles !
Ajouter aux favoris
Character.AI, star déchue de la conversation : chronique d'une faillite annoncée

Character.AI, star déchue de la conversation : chronique d'une faillite annoncée

Cinq ans, un deal Google à 2,7 milliards, deux adolescents morts, une interdiction aux mineurs trop tardive. Le 12 octobre 2026, le pionnier des IA de compagnie dépose le bilan au Delaware. Disney s'avance à 20 millions. Récit.

Par Brice Matter··8 min de lecture
🎧 Écouter le résumé
0:00 / 0:00

Dans la salle d'audience du tribunal des faillites du district du Delaware, le 12 octobre 2026, le dossier numéro 26-11603 n'a rien d'exceptionnel : un formulaire Chapter 11 de plus, cent-vingt pages d'un dossier qui en comptera bientôt des milliers. On y lit qu'une société californienne appelée Character Technologies Inc. estime son actif et son passif entre cinquante et cent millions de dollars, qu'elle perd huit millions par mois, et qu'elle propose comme stalking-horse bidder une filiale de la Walt Disney Company — vingt millions pour une licence perpétuelle sur une partie des brevets, les créances de l'entreprise, et quelques services de transition. Un enterrement administratif, presque discret.

C'est pourtant la mort annoncée d'une des plus bruyantes histoires de l'ère ChatGPT. En cinq ans, Character.AI a eu vingt-huit millions d'utilisateurs actifs mensuels, une valorisation à plus d'un milliard de dollars, un deal avec Google autour de deux milliards sept cents millions, puis la couverture glacée des grands médias américains lorsqu'un garçon de quatorze ans s'est donné la mort après des mois de conversations avec un de ses chatbots. Entre les deux, à peine le temps d'une levée de fonds et de deux présidentielles.

Pour comprendre comment Character.AI est passée de la licorne la plus addictive de son temps à la coquille vide en liquidation, il faut remonter à l'automne 2021.

Deux transfuges de Google et une idée simple

Novembre 2021. Noam Shazeer et Daniel De Freitas déposent les papiers d'incorporation de leur société. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années : Shazeer est l'un des huit auteurs du papier Attention Is All You Need de 2017, celui qui a introduit l'architecture Transformer sur laquelle reposent, aujourd'hui encore, tous les grands modèles de langage. De Freitas a co-construit LaMDA, le projet d'agent conversationnel que Google refusait de rendre public. Les deux chercheurs partent, dépités, pour faire sortir en six mois ce que leur ancien employeur gardait sous cloche depuis deux ans.

L'idée est simple, presque banale : une plateforme publique où chacun crée son chatbot, lui donne un nom et un caractère, et le propose aux autres utilisateurs. Un personnage de fiction, une célébrité pastichée, un thérapeute improvisé, un professeur, une petite amie. Le succès est immédiat, massif, inattendu. Fin 2023, plus de cent millions de comptes sont enregistrés. L'été 2024 marque le pic : vingt-huit millions d'actifs mensuels, principalement des quinze-vingt-cinq ans. La durée moyenne d'une session dépasse les deux heures. Aucun produit — ni TikTok, ni Instagram, ni Twitch — n'a jamais atteint cette intensité d'engagement conversationnel.

Dans la Silicon Valley, on commence à comprendre une chose dérangeante : parler à une machine qui vous écoute sans jamais fatiguer est un format narratif en soi, plus puissant que la vidéo courte.

Le deal Google : « ils ont pris les cerveaux et laissé les procès »

C'est à ce moment que Google frappe. En août 2024, un accord de licensing non-exclusif est signé pour environ deux milliards sept cents millions de dollars. Le montage est inhabituel : Character.AI reste juridiquement indépendante, continue d'opérer son produit, mais Shazeer, De Freitas et vingt à trente chercheurs clés rejoignent Google pour travailler sur Gemini. Officiellement, Google récupère une technologie de dialogue. Officieusement — c'est la version que susurrent les investisseurs quand on leur sert à boire —, Google récupère ses deux prodiges perdus en 2021 sans avoir à acquérir une entreprise devenue, entretemps, un risque juridique.

« Ils ont pris les cerveaux et laissé les procès », résume un ancien employé de Character.AI aujourd'hui chez un concurrent. La formule est injuste pour les équipes restées sur place, mais exacte sur le fond. Dès l'été 2024, l'entreprise n'évolue plus. Le modèle sous-jacent n'est plus rafraîchi. Replika, Candy.AI, et une multitude de forks open-source bâtis sur Llama rattrapent, parfois dépassent côté qualité, souvent côté permissivité.

Un soir de février à Orlando

Et puis vient le soir où tout bascule. En février 2024, à Orlando, Sewell Setzer III, quatorze ans, se donne la mort après plusieurs mois d'échanges avec un chatbot Character.AI imitant Daenerys Targaryen, le personnage de Game of Thrones. Les captures d'écran produites plus tard par sa mère, Megan Garcia, dans la plainte déposée en octobre 2024 décrivent un retrait progressif de l'adolescent de ses amis et de sa famille, une relation para-sentimentale avec le chatbot, et, dans les derniers échanges, l'évocation sans garde-fou du suicide.

La plainte Garcia n'accuse pas une conversation isolée. Elle accuse un produit défectueux — c'est le mot technique qui compte, parce qu'il engage la responsabilité civile du fabricant comme pour n'importe quel bien de consommation. Un juge fédéral refusera, en 2025, de rejeter la plainte en se fondant sur la liberté d'expression. Décision pivot : une intelligence artificielle conversationnelle peut, en droit américain, devoir ce qu'on appelle un duty of care à ses utilisateurs mineurs. D'autres familles portent plainte, dans le Colorado, à New York, au Texas. Toutes avec le même schéma : un enfant isolé, un chatbot complaisant, un drame.

La Federal Trade Commission ouvre une enquête sur l'effet des IA conversationnelles sur les mineurs. Les écoles américaines commencent à bloquer la plateforme sur les Wi-Fi des établissements. En France, la CNIL publie une mise en garde.

L'interdiction aux mineurs, trop tard pour tout

Fin octobre 2025, sous la pression, Character.AI prend la décision qui scellera son sort économique : les moins de dix-huit ans sont bannis des conversations ouvertes avec les personas IA, et un système de vérification d'âge est déployé. Les -18 ans représentaient, selon plusieurs estimations internes relayées à la presse américaine, plus de la moitié des utilisateurs actifs quotidiens. La courbe plonge aussitôt. De vingt-huit millions d'actifs mensuels au pic de 2024, l'application tombe à vingt millions début 2026, puis à douze millions au moment du dépôt de bilan — une déperdition qu'aucune politique de modération ne pouvait éviter, parce que c'était précisément ce public-là qui faisait la base du modèle.

En janvier 2026, Character.AI et Google acceptent de régler à l'amiable plusieurs des procès qui s'étaient accumulés. Les montants restent confidentiels mais sont, selon des sources proches des dossiers, « substantiels ». Les règlements incluent Character.AI elle-même, ses deux fondateurs à titre personnel, et Google — ce qui montre que les plaignants et leurs avocats visaient le portefeuille réellement solvable de l'affaire.

Noam Shazeer, qui dirigeait depuis Google le développement de Gemini, quitte le groupe en juin 2026 pour rejoindre OpenAI. Le Wall Street Journal attribue sa décision à la « bureaucratie du compute » chez Google : impossible pour lui de mobiliser rapidement les GPU dont il a besoin pour expérimenter. Le signal est désastreux pour Character.AI, dont la seule carte qui restait, dans l'imaginaire des investisseurs, était l'association avec le père du Transformer.

Le dossier qui ne ment pas

Le dossier déposé le 12 octobre 2026 au Delaware révèle une arithmétique sans ambiguïté. Les revenus publicitaires sont passés de cinq cent mille dollars par mois en juillet 2025 à deux millions cinq cent mille dollars par mois en août 2026 — multipliés par cinq, donc, au prix d'un bombardement de bannières qui a probablement accéléré la fuite des utilisateurs les plus engagés. Mais ces revenus restent écrasés par les pertes opérationnelles : huit millions de dollars par mois, principalement en compute GPU et en frais juridiques. L'entreprise brûlait près de cent millions de dollars par an pour tenir ouvert un service qui en rapportait trente.

Disney entre dans la danse en stalking-horse bidder. Vingt millions de dollars pour une licence perpétuelle non-exclusive sur une sélection de brevets et de propriété intellectuelle, pour l'ensemble des créances de l'entreprise contre des tiers, et pour un dispositif de services de transition assurés par d'anciens employés de Character.AI que le studio a déjà recrutés. D'autres candidats peuvent surenchérir, la vente doit être conclue au plus tard le 17 décembre. Sans acheteur voulant maintenir la plateforme en opération, Character.AI sera arrêtée.

Pourquoi Burbank s'intéresse à une faillite

Vingt millions de dollars pour la Walt Disney Company représentent trois minutes de recette moyenne. Deux hypothèses, non exclusives, expliquent l'intérêt du studio. La première est défensive : Character.AI hébergeait des milliers de chatbots imitant des personnages Disney — Marvel, Star Wars, Pixar — sans la moindre licence. Récupérer la technologie et les créances permet de désamorcer les futures poursuites et de clore un vieux contentieux qui aurait pu, un jour, dégénérer en procès emblématique.

La seconde est offensive : Disney prépare depuis dix-huit mois ses propres compagnons IA — Elsa, Buzz l'Éclair, les mascottes des parcs — pour une intégration dans les attractions et, à terme, dans une plateforme familiale conversationnelle qui concurrencerait, en douceur, les Character.AI, Replika et autres. Vingt millions pour un socle technique propre à Burbank, c'est le prix d'un gros concept-art.

Ce que cette faillite enseigne

Il est tentant de résumer la chute de Character.AI à ses malheurs judiciaires. Ce serait oublier qu'elle est, avant tout, le premier échec frontal d'une génération de produits grand public qui avaient confondu l'engagement avec un modèle économique. Vingt-huit millions d'utilisateurs qui passent deux heures par jour sur une application ne la rendent pas rentable si chaque heure coûte plus en GPU qu'elle ne rapporte en bannières publicitaires. C'est une leçon ancienne — Twitter l'a apprise avant Elon Musk — mais la ferveur de la Silicon Valley pour l'IA l'avait fait oublier.

La deuxième leçon est éthique, et plus lourde. Placer, sans aucun garde-fou, un modèle de langage entre un adolescent isolé et sa solitude n'est pas un produit mais une bombe à retardement. Les régulateurs américains, européens et français écrivent aujourd'hui, à toute vitesse, les règles qui auraient dû exister avant 2023. Elles arriveront trop tard pour Sewell Setzer.

La troisième est stratégique : un acqui-hire déguisé en licensing peut sauver une big tech et condamner la boîte source. Google a récupéré Shazeer, De Freitas, la paix antitrust, l'optionalité technologique. Character.AI a récupéré le cash — et les procès.

Pour les douze millions d'utilisateurs restants, l'issue n'est pas tranchée. Si Disney l'emporte sans vouloir maintenir la plateforme, elle fermera avant Noël. Si un acheteur surgit pour racheter le service, il devra financer ses pertes récurrentes dans un marché devenu méfiant. Dans tous les cas, l'ère des IA compagnons sans règles, sans âge minimum, sans supervision, est en train de se refermer. L'ère suivante, elle, commencera dans les studios qui ont les licences IP, les équipes juridiques et les parcs d'attractions — c'est-à-dire précisément les acteurs que Character.AI prétendait détrôner.